Lectures du 18e dimanche du temps ordinaire, année A, commentées. 2 août 2026

« La multiplication des pains », peint entre 1620 et 1623 par Giovanni Lanfranco (1582–1647). Gallerie nationale d’Irlande.
Domaine public, via Wikimedia Commons.
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1ère lecture : « Venez acheter et consommer » (Is 55, 1-3).
« Venez acheter et consommer » (Is 55, 1)
Lecture du livre du prophète Isaïe (55, 1-3)
Ainsi parle le SEIGNEUR :
1 Vous tous qui avez soif,
venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent,
venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait
sans argent, sans rien payer.
2 Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses,
vous vous régalerez de viandes savoureuses !
3 Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez et vous vivrez.
Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle :
ce sont les bienfaits garantis à David.
Commentaires écrits de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
DIEU NE FAIT PAS DE COMPTES AVEC NOUS
Voici la fin du deuxième livre d’Isaïe, tout entier tourné vers la fin de l’Exil et le retour vers le pays de la promesse : d’où le titre général de ce « livre de la consolation d’Israël » ; le chapitre 54 réitérait l’annonce du retour tant attendu ; le chapitre 55, le nôtre, précise bien dans quel esprit on doit rentrer. Rien de neuf donc dans tout cela, mais la répétition des thèmes majeurs de l’Alliance qu’on n’aurait jamais dû oublier, et qu’il est urgent d’assimiler si l’on ne veut pas revivre les mêmes cruelles expériences : trois thèmes majeurs, je les prends dans l’ordre de notre texte :
Premier thème, la gratuité des dons de Dieu « venez acheter sans rien payer ». Deuxième thème, la lutte contre l’idolâtrie et l’invitation à se tourner vers Dieu seul. Troisième thème, la fidélité de Dieu à son Alliance « Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David ».
Le plus difficile à entendre, peut-être, pour nos oreilles humaines, c’est le premier thème, la gratuité des dons de Dieu, or c’est précisément l’insistance majeure de ce chapitre 55. Nous nous obstinons toujours à parler de mérites et de dignité à regagner pour paraître devant Dieu, alors que le propre de la miséricorde est d’aimer se pencher sur les petits et les pécheurs. Dans les versets suivants, Isaïe force encore le trait, il insiste : « Car vos pensées ne sont pas mes pensées, dit Dieu… »
Combien de fois les philosophes ont-ils reproché aux religions d’inventer un Dieu à notre image ! C’est Voltaire qui disait : « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu ». Et il avait raison en ce qui concerne les autres religions : c’est-à-dire que, spontanément (sans la Révélation biblique), nous imaginons un Dieu qui nous ressemble curieusement, qui éprouve les mêmes sentiments que nous : nous parlons de son amour, de sa justice, de sa colère, de son pardon sur le modèle de ce que nous vivons ; un amour limité et exclusif… une justice en forme de balance… une colère faite de frustration et de ressentiment… un pardon mesuré et conditionnel …
Et même pour nous, les héritiers de la Bible, qui avons des siècles de Révélation derrière nous, si j’ose dire, ce n’est pas encore acquis. Et les paroles du deuxième livre d’Isaïe ne sont pas de trop pour nous le redire. Les images qu’il emploie sont celles de l’opulence : « Mangez de bonnes choses, régalez-vous de viandes savoureuses ! » N’oublions pas qu’elles sont adressées à des exilés réduits aux travaux forcés à Babylone, pour qui des images de banquets ressemblent à des rêves irréalisables. Et cette profusion de bonnes choses est totalement gratuite, ce qui est plus invraisemblable encore, à vues humaines : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. » Voilà les images que le prophète a choisies pour faire comprendre à ses contemporains la générosité du Dieu d’Israël. Si j’osais, je dirais « Au supermarché de Dieu, tout est toujours gratuit » !
Généralement, quand on tient ce genre de propos, il se trouve toujours quelqu’un pour dire « si nous n’avons pas besoin de gagner des mérites, alors nous allons nous conduire n’importe comment … » Je ne le crois pas du tout ; le jour où nous serons vraiment convaincus, et donc éblouis de l’amour de Dieu, alors notre cœur changera et nous commencerons à lui ressembler : le feu prendra et nous entrerons petit à petit dans le registre de la gratuité.
L’ÉGLISE DU CHRIST, TÉMOIN DE L’AMOUR GRATUIT DE DIEU
Notre Église a une tâche redoutable, il me semble : elle est une institution humaine, elle vit dans une société bâtie sur le commerce plus que sur le service ; et c’est au cœur même de cette société qu’elle doit faire germer le royaume de la gratuité. Il nous est interdit au nom de l’Évangile et même au nom des prophètes de l’Ancien Testament de nous comporter comme une entreprise… Chaque fois que nous quittons le registre de la gratuité dans nos paroles ou dans nos actes, nous sommes loin des chemins de Dieu, pour reprendre le vocabulaire d’Isaïe. Notre mission de baptisés, c’est de témoigner au milieu des hommes non pas d’un AILLEURS, mais d’un AUTREMENT. Le deuxième thème, à peine esquissé, mais bien présent, c’est la lutte contre l’idolâtrie : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? » C’est-à-dire : ne cherchez pas ailleurs de faux bonheurs. On sait que la tentation d’idolâtrie n’était pas morte encore chez les exilés : pour la bonne raison que les dieux de leurs vainqueurs semblaient plus efficaces ! Cette deuxième partie du livre d’Isaïe, qui renferme les prédications du temps de l’Exil lutte vigoureusement contre cette tentation sans cesse renaissante. Dieu seul détient les clés de notre bonheur et de notre liberté et, avec lui, tout est donné. Il suffit de lui faire confiance : « Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez et vous vivrez. »
Nous qui prêtons l’oreille si volontiers à tant de publicités commerciales, (c’est-à-dire intéressées, dictées par le souci du profit), comment se fait-il que cette publicité-là, celle d’Isaïe, au nom de Dieu, frappée au coin de la gratuité ne nous « accroche » pas plus, si j’ose dire. Justement peut-être parce qu’il s’agit de gratuité et que cela nous est étranger. Le chemin de la gratuité est bien au-dessus de nos chemins de calcul et de donnant-donnant. Pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes que nous sommes sans argent (je veux dire sans titres à faire valoir) devant Dieu et qu’il n’attend de nous qu’un cœur offert, une « oreille ouverte », comme dit la Bible. ‘Écoutez, c’est-à-dire faites-moi confiance, attachez-vous à moi et vous vivrez’, dit Isaïe.
Enfin, le troisième thème de ce texte, et bien dans la ligne des deux autres, c’est la fidélité de Dieu à son Alliance « Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David ». C’est encore l’une des grandes lignes de force des prédications du deuxième Isaïe : exilés, on craignait d’être abandonnés de Dieu à tout jamais. On avait tant de fois manqué aux commandements dans le passé, Dieu ne s’était-il pas lassé de son peuple ? Non, bien sûr. Puisque son amour est totalement gratuit et sans conditions, le début de ce texte nous l’a rappelé, il ne remet jamais en cause son Alliance. Au contraire, il la renouvelle à chaque instant : l’allusion à David confirme l’enracinement lointain et la durée indéfectible de cette Alliance.
C’est un rappel des promesses faites jadis à David par le prophète Nathan (2 S 7). Depuis ces lointains débuts de la royauté en Israël, on sait que sa dynastie fera naître un jour celui qu’on appelle le Messie et qui apportera définitivement la liberté et la paix à son peuple. Pendant l’Exil à Babylone, ces lointaines promesses pourraient paraître caduques, raison de plus pour que le prophète les rappelle.
Commentaires vidéo de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
Psaume : Tu ouvres ta main, Seigneur : nous voici rassasiés. (cf. Ps 144, 16).
PSAUME
Psaume 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18
R/ Tu ouvres ta main, Seigneur :
nous voici rassasiés. (cf. Ps 144, 16)
8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
9 la bonté du SEIGNEUR est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.
15 Les yeux sur toi, tous ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
16 tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.
17 Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
18 Il est proche de ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.
Psaume extraits des « Psaumes des dimanches et fêtes de l’année A, musique de Barbara Delattre », chantés par Sœur Agathe et le chœur ADF. Merci et bravo à toutes ces personnes !
Version de Thomas Ospital.
Version de Michel Wackenheim.
Version de Jean-Paul Lécot (avec acclamation de l’évangile).
Version de Jean-Pascal Hervy.
Version de Grazia Previdi, par GPS-Trio.
Version de Christelle & Laurent Musique et chants.
Version d’André Gouzes.
Version de Metjp.
Version de Moulon Art.43
Version du père Louis Groslambert.
Version d’Alain Hounzavi pour Verbum Vivum.
Version de ManuPinto.
Version de Louangelis – Paroisse de Meximieux.
Version de Claudine Naze pour EffataSaintMarc.
Version de la chorale de Maniron.
Version de Psaumes-du-Dimanche.
Version de Louange-&-Liturgie.
Version de l’Évangile-de-Jésus-Christ.
Version de Jean-Luc Ponzio, pour Laudate Pop Liturgie.
Version de Richard Vidal.
Version d’Yves Lafargue.
Version de la communauté Canção Nova (Chant-Nouveau).
Version de l’ensemble vocal Dédicace, pour Chantons-Dieu!
Version de Claire Lauvergne.
Commentaires écrits de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
LE SEIGNEUR EST PROCHE DE CEUX QUI L’INVOQUENT
La première lecture de ce dimanche disait la gratuité et la profusion des dons de Dieu ; ce psaume ne dit pas autre chose ! Et d’ailleurs, il s’agit d’un psaume alphabétique, c’est tout dire. Il comporte autant de versets que le nombre des lettres de l’alphabet, chaque verset commençant par l’une des lettres, dans l’ordre ; et nous savons que cet effort de composition (ce que l’on appelle un acrostiche en littérature) a un sens très particulier, toujours le même : dire à Dieu la reconnaissance des croyants pour le don de l’Alliance.
On ne s’étonne donc pas de trouver dans ce psaume l’évocation de tous les aspects de l’Alliance : cette découverte extraordinaire, dont le peuple d’Israël a eu le privilège, d’un Dieu à la fois tout puissant et proche des hommes. C’est certainement l’une des grandes richesses de la foi juive : savoir toujours tenir ensemble ces deux aspects du mystère de Dieu. Le livre de la Sagesse dont nous lisions un extrait pour le seizième dimanche le disait clairement :
« Toi, (Seigneur), qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance… ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. » (Sg 12). Mais bien avant le livre de la Sagesse (qui est très tardif), bien d’autres textes bibliques de l’Ancien Testament avaient su dire avec force la grandeur et la bonté de Dieu.
Le verset 8 de notre psaume, celui qui débute notre lecture aujourd’hui, est l’écho de la révélation de Dieu par lui-même à Moïse au Sinaï (Ex 34,6). Nous avons lu ce passage du livre de l’Exode pour la fête de la Sainte-Trinité, il y a quelques semaines. Je ne le reprends donc pas. En revanche, je vous propose d’en relire un autre, l’autre grande parole magnifique de Dieu à Moïse, qui est le récit du buisson ardent.
Je vous rappelle le contexte : ce jour-là, Moïse, l’ancien protégé du Pharaon, n’était plus qu’un pauvre homme rejeté par tous. C’est à lui que le Dieu de l’univers a choisi de se révéler. Voici ce que raconte la Bible, au chapitre 3 du livre de l’Exode : « Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu ». (Ex 3,1-2). L’expression « L’Ange du SEIGNEUR » est une manière pudique de parler de Dieu : pour dire la présence de Dieu lui-même dans le buisson, on prend une circonlocution ; on n’oserait pas dire que Moïse ait pu voir Dieu. C’est déjà une manière de dire combien Dieu est plus grand que l’homme, inaccessible à l’homme.
« Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. » Devant cette flamme qui jaillit d’un buisson sans le consumer, Moïse est invité à comprendre que Dieu, comparé à un feu, est au milieu de son peuple (le buisson). Et cette Présence de Dieu au milieu de son peuple ne le détruit pas, ne le consume pas. Du coup, la vocation du peuple est dite en même temps : il est le lieu choisi par Dieu pour manifester sa Présence ; et, désormais, le peuple choisi témoignera au milieu du monde que Dieu est au milieu des hommes et que ceux-ci n’ont rien à craindre. Notre psaume de ce dimanche est tout à fait dans cet état d’esprit.
J’AI VU LA MISÈRE DE MON PEUPLE EN ÉGYPTE
« Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? » Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : ‘Moïse ! Moïse !’ » Moïse a fait un détour : Dieu a pris l’initiative mais il faut un geste de l’homme. Manière de dire que Dieu sollicite la collaboration des hommes. « Il (Moïse) dit : ‘Me voici !’ » Le « Me voici » de Moïse (comme celui d’Abraham, comme celui de tant d’autres depuis) est la réponse qui permettra à Dieu de réaliser sa grande œuvre de libération de l’humanité.
« Dieu dit alors : ‘N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte !’ » « Retire tes sandales », c’est le symbole du dépouillement indispensable pour affronter la présence du Dieu tout-puissant. Et Dieu poursuit : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Dieu rappelle ici sa fidélité à son peuple depuis des siècles et à travers toute l’épaisseur d’une histoire. Face à lui, Moïse esquisse malgré lui un geste de recul : « Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. » Encore une manière pour l’auteur de nous rappeler que Dieu est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect.
C’est alors que Dieu prononce la phrase qui galvanisera les énergies de Moïse et de toute sa génération, une phrase que le peuple juif n’oubliera jamais : « Le SEIGNEUR dit : ‘J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte. » Ainsi Dieu se révèle-t-il compatissant, miséricordieux, c’est-à-dire littéralement « cœur ouvert à nos misères », cœur qui prend parti pour ceux qui sont dans la misère. Moïse, dont le premier réflexe a été de se voiler le visage, comprend alors qu’il n’y a pas à avoir peur. « Mon peuple », c’est le rappel de l’Alliance avec ce peuple depuis Abraham. Comme il a vu la détresse d’Abraham, le vieil homme sans enfant, Dieu a vu la misère de son peuple.
Ce récit magnifique est capital pour la foi d’Israël et donc pour la nôtre, il ne faut pas l’oublier ; il nous apporte la double Révélation que Dieu est en même temps le Tout-Autre, ET le Tout Proche. Il est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect ET en même temps, il est le Tout Proche, celui qui voit la misère de son peuple et lui suscite un libérateur.
Dans les quelques versets choisis dans le psaume 144/145 pour ce dimanche, l’accent est mis sur cette tendresse de Dieu. Cette conviction irrigue pour toujours la foi de nos frères juifs et la nôtre à leur suite, comme elle remplissait le cœur de Jésus de Nazareth.
Commentaires vidéo de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
2e lecture : « Aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ » (Rm 8, 35.37-39).
« Aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ » (Rm 8, 39).
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains (8, 35.37-39).
Frères,
35 qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ?
la détresse ? l’angoisse ? la persécution ?
la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ?
37 Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs
grâce à celui qui nous a aimés.
38 J’en ai la certitude :
ni la mort ni la vie,
ni les anges ni les Principautés célestes,
ni le présent ni l’avenir,
39 ni les Puissances,
ni les hauteurs, ni les abîmes,
ni aucune autre créature,
rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu
qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur.
Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
RIEN NE POURRA NOUS SÉPARER DE L’AMOUR DU CHRIST
Ces lignes sont la conclusion de tout ce passage splendide que nous lisons depuis plusieurs semaines au chapitre 8 de la lettre aux Romains et dans lequel Paul s’émerveille de l’amour de Dieu ; au chapitre 5, il avait dit « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (5, 5). Ici, il laisse libre cours à l’exultation qui remplit le cœur des croyants quand ils réalisent l’œuvre de Dieu pour eux : « Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous » a-t-il dit un peu plus haut (8, 32). Plus personne ne peut briser l’Alliance ainsi nouée entre Dieu et nous. Comme le dit la première Prière Eucharistique de la réconciliation, « ses bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance ». Désormais, toute tentative de séparation est vouée à l’échec.
Paul reprend ici une fois de plus un des thèmes majeurs de ce qu’il appelle l’Écriture (pour nous, l’Ancien Testament) : tout l’enjeu de la vie des fils d’Adam est de rester attachés à Dieu, suspendus à son souffle (vous reconnaissez là l’image de la Genèse, Dieu insufflant dans les narines de l’homme son souffle de vie), et de ne pas se laisser séparer de lui par le Tentateur, le diviseur. Jésus au désert a connu cette offensive du Tentateur qui lui suggérait de rechercher le pouvoir, la facilité, les honneurs. Pierre, lui-même, a joué ce rôle auprès de lui quand il le poussait à fuir la persécution inévitable. Mais rien, ni la faim, ni les mirages de la réussite ne pouvaient séparer le Fils de son Père. À leur tour, Paul et les autres apôtres puisent dans l’Esprit de Jésus-Christ la force de rester greffés sur lui.
Et il nous livre ici une superbe profession de foi : « J’en ai la certitude… rien ne pourra nous séparer ». Ce n’est pas de l’orgueil, c’est la certitude de la foi : Paul ne considère pas une minute que le mérite de cette fidélité lui reviendrait : quand il affirme « En tout cela (c’est-à-dire toutes les épreuves), nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés », le mot important, c’est « grâce » à lui. Il ne cite pas Isaïe ici mais sa déclaration ressemble à celle du prophète lorsqu’il brossait le portrait du serviteur de Dieu, qui demeurait fidèle malgré la persécution : « Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… je sais que je ne serai pas confondu. » (Is 50, 7).
D’ailleurs, Paul lui-même est la preuve vivante que « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur ». La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger…, tout cela il l’a traversé… Il le détaille dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois, j’ai subi la bastonnade ; une fois, j’ai été lapidé ; trois fois, j’ai fait naufrage et je suis resté vingt-quatre heures perdu en pleine mer. Souvent à pied sur les routes, avec les dangers des fleuves, les dangers des bandits, les dangers venant de mes frères de race, les dangers venant des païens, les dangers de la ville, les dangers du désert, les dangers de la mer, les dangers des faux frères. J’ai connu la fatigue et la peine, souvent le manque de sommeil, la faim et la soif, souvent le manque de nourriture, le froid et le manque de vêtements… » (2 Co 11, 24-27).
QUAND LES HOMMES AIMENT DIEU, LUI-MÊME FAIT TOUT CONTRIBUER À LEUR BIEN
Non seulement les épreuves, d’où qu’elles viennent, ne peuvent nous séparer du Christ, mais elles deviennent des moyens au service de l’œuvre de Dieu. Dans sa lettre aux Philippiens, par exemple, Paul qui était alors en prison (peut-être à Éphèse) disait se réjouir de ce que sa captivité était devenue un prétexte à évangélisation : « La plupart des frères, chez qui mes chaînes suscitent une ferme confiance dans le Seigneur, trouvent une audace nouvelle pour dire sans crainte la Parole. » (Phi 1,14). Il savait pourtant que ce beau zèle n’était pas toujours parfaitement pur, certains étant peut-être trop contents de prendre sa place ; mais il se réjouissait quand même des progrès de la mission : « Je veux que vous le sachiez, frères, ce qui m’arrive a plutôt fait progresser l’annonce de l’Évangile… De toute façon… le Christ est annoncé, et de cela je me réjouis. » (Phi 1, 14.18). Il a eu ainsi à maintes reprises l’occasion de vérifier ce qu’il dit dans notre chapitre 8 de la lettre aux Romains : « Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » (Rm 8, 28). Or Paul fait bien partie de ceux qui aiment Dieu, comme il dit, c’est-à-dire de ceux qui lui sont attachés et lui font confiance.
Et c’est pour lui l’occasion d’une expérience spirituelle très forte : un jour où il priait Dieu de lui épargner les épreuves, le Seigneur lui a répondu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse ». Et Paul peut affirmer en toute vérité : « Lorsque je suis faible (c’est-à-dire je me reconnais faible), c’est alors que je suis fort… C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. » (2 Co 12, 9-10). Pourquoi ? parce qu’il ne cherche pas sa force en lui-même mais dans celle que lui donne le Christ. Aux Galates, il fera cette confidence : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20).
Cette union intime entre le Christ et ses disciples, Jésus en a longuement parlé au soir de la Cène : « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter du fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 4-5). Ce verbe « demeurer » revient souvent sous la plume de Jean, que ce soit dans l’évangile ou dans ses lettres : « Demeurez en moi, comme moi en vous, dit Jésus. » En écho, Jean écrit aux premiers chrétiens : « Mes petits enfants, demeurez en lui ; ainsi, quand il se manifestera, nous aurons de l’assurance. » (1 Jn 2, 28).
Commentaires vidéo de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
Évangile : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés » (Mt 14, 13-21).
« Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés » (Mt 14, 20).
Alléluia. Alléluia.
L’homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Alléluia. (Mt 4, 4b)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (14, 13-21).
En ce temps-là,
quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste,
13 il se retira et partit en barque
pour un endroit désert, à l’écart.
Les foules l’apprirent
et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied.
14 En débarquant, il vit une grande foule de gens ;
il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
15 Le soir venu,
les disciples s’approchèrent et lui dirent :
« L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée.
Renvoie donc la foule :
qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! »
16 Mais Jésus leur dit :
« Ils n’ont pas besoin de s’en aller.
Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
17 Alors ils lui disent :
« Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »
18 Jésus dit :
« Apportez-les moi. »
19 Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe,
il prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il prononça la bénédiction :
il rompit les pains,
il les donna aux disciples,
et les disciples les donnèrent à la foule.
20 Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés
On ramassa les morceaux qui restaient :
cela faisait douze paniers pleins.
21 Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille,
sans compter les femmes et les enfants.
Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
QUAND LA COMPASSION L’EMPORTE SUR LA PRUDENCE
Cet épisode de la multiplication des pains suit tout juste l’annonce de l’exécution de Jean-Baptiste sur l’ordre d’Hérode ; Matthieu raconte la mort de Jean-Baptiste et il conclut : « Les disciples de Jean arrivèrent pour prendre son corps, qu’ils ensevelirent ; puis ils allèrent l’annoncer à Jésus. » (Mt 14, 12). La première réaction de Jésus, qui semble de prudence, a été la retraite : « Quand Jésus apprit cela, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. » (Mt 14, 13). Mais il est bien vite rejoint par les sollicitations de la foule, et là il ne résiste pas, car « il est saisi de compassion » (littéralement « saisi aux entrailles »), nous dit Matthieu.
Et le voilà qui commet ce qui nous paraît à la fois une imprudence et une folie. Imprudence politique, d’abord, car la sagesse serait de se faire oublier, sa popularité le perdra. Folie, ensuite, de croire que cinq pains et deux poissons suffiront à nourrir une telle foule. Les disciples, réalistes, font remarquer que cela est bien peu, mais Jésus qui compte aussi bien qu’eux, dit imperturbablement « donnez-leur vous-mêmes à manger ». Quand Jésus dit « donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n’est certainement pas pour les mettre dans l’embarras : c’est qu’ils en sont capables, mais ils ne le savent pas… ou ils ne le croient pas.
Quand saint Matthieu nous rapporte cet épisode, visiblement il se souvient du prophète Élisée : celui-ci était prophète dans le royaume du Nord, huit cents auparavant, mais tout le monde connaissait son histoire. Un jour, en pleine période de famine, un fidèle avait apporté en offrande le début de sa récolte, ce que l’on appelait « l’offrande des prémices ». Cette offrande représentait vingt pains d’orge. Normalement, l’offrande des prémices devait revenir à Élisée, mais celui-ci, vu les circonstances, avait aussitôt décidé d’en faire profiter tout le monde. Or, vingt pains d’orge, c’était beaucoup pour un seul prophète, mais c’était dérisoire pour les affamés qui entouraient Élisée (le texte dit qu’il y avait cent personnes). Et pourtant, Élisée avait aussitôt dit à son serviteur : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. » Mais le serviteur, lui, avait vite vu que le compte n’y était pas : « Comment donner cela à cent personnes ? » Alors Élisée avait répondu : « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent, car ainsi parle le SEIGNEUR : On mangera et il en restera. » Et, effectivement, le serviteur avait fait la distribution et le texte notait : « Ils mangèrent et il en resta, selon la parole du SEIGNEUR. » (2 R 4, 42-44).
LE SECRET D’ÉLISÉE ET DE JÉSUS
Ici aussi, Matthieu note la disproportion entre le nombre de convives et la petite quantité de nourriture, la distribution et le ramassage des restes. Après le constat de ce que l’on pourrait appeler leur indigence (« Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »), Matthieu prend soin de noter : « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. » Et pourtant, « Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille ».
Mais qu’ont-ils donc en commun, Jésus et Élisée ? Quel est leur secret ? Il semble bien que leur secret soit simple : premièrement, tous les deux croient le partage possible, quel que soit le nombre de convives, car tous les deux s’en remettent à Dieu : Élisée en citant la parole du Seigneur « On mangera et il en restera », Jésus en faisant le geste de la bénédiction sur le pain ; car Matthieu note bien qu’il a « béni » les pains : « levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction » ; ce n’est pas un rite magique sur le pain ; c’est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l’utiliser pour le service des affamés.
La mention des restes dans les deux récits et la précision que « tous furent rassasiés » chez Matthieu souligne la profusion des dons de Dieu. On pense aussi à la manne qui tombait chaque matin pendant les quarante ans de l’Exode : « Vous aurez du pain à satiété. Alors vous saurez que moi, le SEIGNEUR, je suis votre Dieu. » (Ex 16,12).
Et deuxième point commun entre Jésus et Élisée, mais c’est un préalable, tous deux sont soucieux de la faim des gens ; en ce qui concerne Élisée, le livre des Rois note bien qu’on était en période de famine, et c’est lui qui a eu l’idée de partager ce qui lui était normalement destiné ; quant à Jésus, Matthieu a commencé son récit en disant : « Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. » Cela veut dire pour le moins qu’il désirait un peu de tranquillité : mais il a accepté de se laisser rejoindre, de laisser les gens se rapprocher, de se faire leur prochain… cela l’a conduit à commettre cette imprudence et cette folie dont nous parlions en commençant.
C’est à cette imprudence et à cette folie que les disciples de tous les temps sont à leur tour invités : il leur suffit d’avoir assez de foi pour se souvenir que le partage fait des miracles. Et aussi de se réjouir de leur indigence ; elle est le lieu privilégié de l’action de Dieu. Pourquoi ? Parce que quand nous reconnaissons notre impuissance, alors nous appelons Dieu à notre secours, ce qui est bien toujours la première chose à faire ! La première lecture, extraite du livre d’Isaïe, proclamait l’abondance et la gratuité des dons de Dieu. La multiplication des pains par Jésus en est une magnifique illustration.
Commentaires vidéo de Marie-Noëlle Thabut, bibliste.
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Méditation d’Étienne Tarneaud . Je vous invite à vous abonner gratuitement à ses méditations sur WhatsApp en cliquant sur ce lien https://chat.whatsapp.com/Cw4mVvrplH83UXeOgEhIE2 ou en le contactant au 06 20 14 00 33, pour vous assurer d’en disposer tôt le jour-même, et complètement (y compris des chants qu’il serait trop lourd de publier ici). Voici une courte vidéo dans laquelle il se présente, parle de ses activités et des spectacles qu’il propose dans toute la France pour raconter la Bible aux enfants.
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Aujourd’hui l’évangile (Mt 14, 13-21) nous fait quitter le marbre des banquets et le plat où reposait la tête de Jean. Nous retournons dans un lieu désert, sur l’herbe verte, au bord du lac. Nous passons de la mort du prophète Jean-Baptiste, au pain rompu pour des milliers.
« En ce temps-là, Jésus apprit la nouvelle et il se retira ». »
Tu viens d’apprendre la mort de Jean, ton cousin, le précurseur, dont la voix criait au désert. Alors tu pars dans une barque, à l’écart et tu cherches … le désert. Non pas pour fuir les hommes, mais pour vivre le shiva juif, shiva qui veut dire sept — sept jours de deuil après la mort de ce proche. Dans la Torah, Moïse se retire aussi sur la montagne après chaque deuil du peuple.
Même le Fils de Dieu a besoin du désert pour déposer sa douleur devant le Père.
Mais les foules l’ont appris. Elles quittent les villes et te suivent à pied.
Elles ne te demandent rien. Elles veulent juste te voir, te contempler.
Et quand tu débarques, que vois-tu ? « Il fut saisi aux entrailles de compassion », esplanchnisthē. C’est le verbe le plus fort de la miséricorde. Ce ne sont pas des larmes. C’est Dieu qui a mal au ventre devant la faim de ses enfants.
Ta tristesse se change en miséricorde pour les autres. Tu ne fermes pas ton cœur, tu l’ouvres plus grand et tu te mets à guérir les malades, car le Royaume commence toujours par panser les blessures et avant d’enseigner, tu restaures les personnes.
Puis vient le soir, dans ce lieu désert et l’heure est déjà avancée. Les disciples parlent alors en gestionnaires : « Renvoie la foule. Qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture. »
C’est raisonnable, logique, humain comme réaction. Mais tu réponds avec une injonction divine : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». »
Étrange ordre car ils n’ont rien ou presque : « Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons »» … pour cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants !
Le calcul est vite fait : ça ne suffit pas. Devant la faim du monde, nos moyens sont toujours dérisoires. C’est la même question posée jadis par Moïse avant le miracle de la manne et des cailles : « D’où aurai-je de la viande pour tout ce peuple ? » Nb 11,13
Alors tu prends les pains, et levant les yeux au ciel, tu les bénis, le même mot que la berakah juive, la bénédiction sur le pain du Shabbat. Tu les romps et les donnes aux disciples, qui les donnent à la foule.
C’est exactement les quatre verbes de la messe : le tétragramme eucharistique avant l’heure. Prendre. Bénir. Rompre. Donner.
Ici c’est du pain, plus tard ce sera ton corps. Cette multiplication annonce ton Eucharistie.
Mais tu ne fais pas tomber la manne toute prête. Tu passes par des mains d’hommes, par le peu qu’ils ont, pour nourrir le beaucoup, ces cinq mille hommes.
Et le miracle se produit : « Ils mangèrent tous et furent rassasiés. », echortasthēsan, le verbe de la satiété messianique. Celui des Béatitudes: « Heureux ceux qui ont faim et soif, car ils seront rassasiés. » Pas juste un peu, rassasiés. Tu ne donnes pas au compte-goutte. Quand tu donnes, tu combles.
Et même, on ramasse douze paniers remplis de morceaux. Douze, comme les douze tribus d’Israël, les douze apôtres assis autour de la table, et les douze pains de proposition dans le Temple, lechem happanim, « le pain de la Face. »
Dans le Mishkan, la Tente de la Rencontre, puis dans le Temple de Jérusalem, sur la table d’or à droite du Menorah, étaient déposés chaque semaine douze pains sans levain, Lechem happanim.
Douze pains, un pour chaque tribu d’Israël, disposés en deux piles de six, avec de l’encens à côté. (Lv 24,5-9)
Ils restaient là sept jours entiers, devant Toi. Devant Ta panim, Ta Face. D’où leur nom : « Pain de la Présence », « Pain de la Face ».
Ce n’était pas un pain qu’on cachait. C’était un pain exposé. Toujours visible.
Chaque Shabbat, les prêtres retiraient les pains de la semaine passée et les mangeaient dans le Lieu Saint. Et on remettait douze pains tout neufs.
Ces douze paniers c’est donc l’évocation du pain éternel, qui ne manque jamais sur la table de Dieu.
Avec cette multiplication des pains, Seigneur, Tu ne donnes pas seulement à manger pour calmer la faim d’un soir. Tu dresses une table et sur cette table d’herbe verte, tu laisses douze paniers de restes.
Comme si tu disais : « Mon pain ne s’épuise pas. Ma maison a toujours de quoi nourrir. »
Les douze paniers sont les douze pains du Temple, mais sortis du sanctuaire et donnés au peuple.
Le pain de la Face de Dieu descend de l’autel pour aller sur l’herbe, dans la main des pauvres.
Dans la tradition juive, le lechem happanim était le signe que Dieu ne rompt jamais l’alliance avec les douze tribus : même en exil, même dispersés, même affamés, il y a toujours du pain sur la table de Dieu pour nous.
Et Toi, tu reprends ce signe. Tu le multiplies. Tu prends cinq pains, et tu fais douze paniers. Tu prends le peu d’Israël, et tu restaures les douze tribus. Tu prends la poussière de Galilée, et tu prépares l’Église des douze apôtres.
Tu ne nourris pas seulement pour aujourd’hui. Tu prévois pour demain, tu laisses des paniers pleins, comme on laisse une réserve pour le Shabbat, comme on laisse l’Eucharistie dans le tabernacle, pour celui qui viendra demain pour se nourrir de Toi.
Alors Seigneur, à travers ce désert, tu m’invites à m’interroger sur le sens du peu que j’ai pour répondre à ton appel.
Je regarde souvent ce qui me manque, le temps, l’argent, la foi. Je réagis souvent comme les disciples : « Renvoie-les. Je n’ai rien à donner. »
Et toi tu me dis aujourd’hui : « Donne-moi ce que tu as. Même si c’est petit. »
Mes cinq pains, mes talents maladroits ? Mes deux poissons, mes pauvres prières ? Pas grand-chose. Mais si je te les tends, si tu les bénis, si tu les romps, alors ils peuvent nourrir une multitude, comme Élisée avec les 20 pains d’orge : « Ils mangeront et il en restera. » (2R 4,43)
Combien de fois j’ai gardé pour moi par peur du manque ? Combien de fois j’ai cru que je devais être plein avant de donner ?
Toi tu me montres la logique du désert : c’est en distribuant qu’on remplit. C’est en se rompant, qu’on se multiplie.
Et les disciples « rassemblèrent » les morceaux. Ils ne gaspillent rien : douze paniers remplis. Tu n’es pas gaspilleur Seigneur, tu respectes le pain et la faim des hommes.
Seigneur, délivre-moi de la mentalité d’Hérode : garder, calculer, avoir peur. Apprends-moi la mentalité du désert : offrir, bénir et distribuer.
Quand l’homme dresse des banquets qui décapitent, Toi tu dresses une table, dans le désert qui fait vivre. Et sur cette table, ce n’est pas une tête, c’est toi, le Pain vivant descendu du ciel, qui te donnes pour nourrir la multitude.
C’est avec joie que je vous partage la mise en chant de cet évangile de la multiplication des pains :
Commentaire de Thierry Jallas.
Comme d’habitude, j’essaie de faire le lien entre les Écritures et la DSÉ (Doctrine Sociale de l’Église), notamment le principe personnaliste. Pour rappel, une formulation de celui-ci se trouve à l’article 135 du Compendium (de la DSÉ) :
« L’homme ne peut tendre au bien que dans la liberté que Dieu lui a donnée comme signe sublime de son image. […] La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. »
En tant que président de Syndicatho, je me sens appelé à « donner (sans imposer) à manger » aux salariés de France la nourriture essentielle, à mes yeux, qu’est la Bonne Novelle, la parole de Dieu, la seule qui fasse vivre de la vie divine.
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